Duo

C’est un jeudi au printemps assise sur un banc, la tête levée vers le soleil elle profite de la chaleur bienfaisante, les deux bras ouverts en croix posés sur le dossier, les jambes écartées malgré la jupe, il fait bon d’être assise là en ce début d’après-midi. C’est la première journée chaude de ce printemps tardif, le soleil accable par sa lumière la place située juste en face de la Vieille Charité. Elle est bien, c’est bon de sentir son corps revivre après l’hiver, d’éprouver la chaleur, de plisser les yeux sous les rayons aveuglants, sourire de contentement et les joues rougies par ces prémices de l’été. Elle regarde les graffs en face, propres sur eux, un pêcheur, une sardine, une Bonne Mère, etc. tous les clichés y sont, ces généralités cultivées par la ville elle-même, car lorsqu’on est une ville cosmopolite traversée, adoptée, aimée par tant d’origines, on a besoin de symboles forts pour réunir ses habitants. Elle avait choisi une sardine gigantesque pour nourrir tous ses enfants, une partie de boules pour les occuper, un pastis pour rendre la misère moins dure quelquefois et une Mère, bonne, perchée tout en haut qui veille sur tous.
Elle est venue un peu plus tôt dans le quartier du Panier pour une boutique précise, elle y a trouvé le cadeau qu’elle souhaitait pour celui qui désormais occupe ses pensées. À son arrivée dans le magasin, le patron expliquait à une jeune fille qui lui montrait son book de graphiste que son job était bon, mais les touristes ce qu’ils veulent, ce sont les lieux communs sur Marseille, c’est ce qui se vend bien, elle n’avait qu’à revenir avec de nouvelles propositions. La jeune fille partie, elle avait demandé une affiche de la Bonne Mère au patron, car « j’aime beaucoup les clichés moi aussi » il avait ri à peine gêné, à Marseille lorsqu’on te prend pour un con, on ne fait même pas semblant. Elle est sortie de la boutique, a croisé un guide suivi d’un groupe à qui il expliquait les graffs du quartier, l’art de rue est devenu une institution comme une autre, elle a déambulé dans les rues obscures jusqu’à la Vieille Charité, elle est passée devant le musée, mais n’a pas voulu y entrer, elle a regardé de loin le bâtiment, cet ancien hospice qui abritait autrefois les malades et les indigents, son entrée sombre qui présageait l’obscurité rafraîchissante, elle a préféré s’asseoir à la place presque vide.
Elle peut dire à cet instant qu’elle est heureuse, dans un endroit qu’elle apprécie, un quartier carte postale, village vacance à ciel ouvert, où les anciens habitants résistent par leur seuls présences, elle a un cadeau pour celui qu’elle aime, elle a marché la matinée sous le soleil, « J’suis bien là pourquoi j’ai pas fait ça plus souvent ? » Puis elle se rappelle les pleurs repliée sur elle-même dans le lit, car elle ne trouvait pas la force de se lever, les jours à dormir pour oublier, pour ne plus avoir mal « ah oui parce que j’étais malade… » La dépression, c’est perdre l’envie, ne plus vouloir quoique ce soit, ne pas vouloir affronter le monde, ni se mélanger aux gens, ni baiser. Plus rien. C’est aussi détester les gens qui vivent et arrivent à supporter tout ça, et se détester de ne pas arriver à le supporter. Il y a plein de raisons, théories à la dépression, mais la plus plausible, c’est qu’un grand changement doit avoir lieu, ça se produit avant de muer, de laisser les vieilles peaux pour la nouvelle enveloppe et durant le changement, c’est douloureux, c’est difficile, ça étouffe, ça immobilise. Elle n’est plus tout à fait la même ni une autre. Elle s’est débarrassée de ses oripeaux, le clinquant a disparu, ne reste que la matière brute à apprivoiser. Elle va mieux, mais ne va pas bien, elle ne se reconnaît plus. Avant sa dépression, elle était une somme de certitudes, elle savait ce qu’elle faisait pour gagner sa vie, elle savait qu’elle ne devait pas tomber amoureuse, elle connaissait ses réflexes de protection éprouvées durant années, elle savait ses désirs pour les hommes, pour l’argent, les plaisirs, l’avancement, la revanche aussi.
Désormais, elle n’a plus de convictions juste des espérances.

2 commentaires sur “Duo

  1. Salut,
    J’aime bien ces morceaux de vie qui s’inserent délicatement dans un grand tableau animé…
    Finalement ces errances ordinaires nous rappellent que le bonheur n’est rien d’autre qu’une trajectoire et non une destination.
    Bravo et merci pour la balade.

    Paco

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *